Pour ne pas tomber instantanément dans la confusion, il faut tout d'abord préciser que les situation sont très différentes en fonction des disciplines. D'un côté, nous avons des disciplines nécessitant des équipements et directement en pris avec la recherche internationale, donc produisant des classements clairs en termes de recherche. Dans ce ces, il est clair qu'il est bel et bon de concentrer les crédits et les personnels, et que le recrutement doit se faire sur la seule excellence scientifique. Exemple : physique des particules, avec Grenoble et Orsay. De l'autre côté, nous avons les matières ne nécessitant que peu d'infrastructures, aux bases documentaires dispersées, et produisant de la recherche essentiellement sur un marché interne. Dans ce cas, la concentration a assez peu de sens, et devrait se faire sur la base de la population d'étudiants potentiels. En ce qui concerne le recrutement, l'activité d'enseignement est très importante, et on s'attend, ce qui est le cas, à ce que les réseaux de connaissance jouent un rôle primordial. C'est le cas de la plupart des Lettres, de l'Histoire ou de la Philosophie.

Qu'en est-il de l'économie ? Comme je le disais dans dans un vieux billet, cela n'a pas forcément grand sens de regrouper à toute force des chercheurs de domaines très différents. Il y a en revanche, il me semble, un avantage évident à regrouper des gens travaillant sur les mêmes thématiques. Du point de vue du doctorant, pouvoir avoir trois ou quatre regards informés, en plus de ceux de ses co-doctorants, sur un point délicat est inestimable. Certes, comme le dit Gizmo, les nouvelles technologies réduisent les coûts de transaction, mais pas au point de donner la possibilité, comme je peux le faire, de n'avoir que cinq pas à faire pour trouver une oreille attentive. Symétriquement, une certaine population est nécessaire pour pouvoir organiser dans un même domaine à la fois un séminaire de haute volée et un séminaire de doctorants avec une assistance suffisante. Il en va de même pour la sclérose scientifique. J'ai été très déçu de voir Gizmo balayer cet argument d'un revers de la main, alors que les exemples d'universités présentant ce biais sautent aux yeux dès qu'on assiste un peu régulièrement à des séminaires de doctorants à la politique d'ouverture tant soit peu large.

Voilà pour la concentration. Reste le recrutement. Dans l'état actuel des choses, il y a de grands perdants : les jeunes docteurs de grands centres (qui s'interdisent de recruter localement) ne désirant pas s'expatrier. En effet, d'une par leur dossier est plus ou moins formaté pour un recrutement international (qui privilégie un très bon papier, le job market paper), alors que la pratique française est plutôt de privilégier la quantité (faute d'admettre que toutes les revues ne se valent pas), et d'autre part, ils doivent persuader les jurys de renoncer à leur candidat local. Du coup, il faut candidater partout, et tordre sa thèse en tous sens pour donner, le plus souvent en vain, l'impression qu'elle a un rapport quelconque avec les thématiques de recherche de l'université visée.

Il me semble qu'à ce niveau, les deux maîtres de conférences ont manqué une remarque intéressante de l'article de François Clément. Face à un candidat, un jury opportuniste n'a pas tant intérêt à prendre le bon enseignant (dont la qualité pourrait remettre en cause ma pratique voulant que les Professeurs boudent les cours de premier cycle), mais le tâcheron, qui acceptera sans rien dire de faire les cours peu gratifiants et de corriger un grand nombre de copies. À ce niveau-là, je n'ai pas trop à me plaindre : cela fait deux ans que je m'occupe des TDs du C2i dans l'université où je suis moniteur. Avec un risque, celui de passer pour le geek de service au moment des recrutements. Mais même avec cela, le fait d'avoir déjà accepté de telles conditions dans l'université est un très bon signal qu'on continuera à le faire. Le recrutement local s'explique aussi par une prime à la docilité.

Il est certes évident que le recrutement local n'est qu'un symptôme de la crise du système universitaire français, et que les causes, sous-financement des moyens humains et matériels, inexistence de l'information concernant l'orientation et les débouchés, absence d'évaluation tant des enseignements que du travail de recherche, lourdeurs administratives, ne sont pas convenablement traitées par le projet de loi. Mais de là à défendre une pratique aussi manifestement génératrice d'abus, il y a un pas que mes éclairés Anciens franchissent, à mon sens, un peu vite.